Théologie

La pop-culture est-elle l’opium du peuple ?

Le 10 décembre dernier, l’ogre pop-culture The Walt Disney Company offrait à ses actionnaires et investisseurs une journée toute spéciale pour présenter ses revenus, ses potentiels de croissance et ses projets pour 2021 et au-delà. Dans cette conférence en ligne, à côté des perspectives financières, le management de Disney a voulu gonfler la confiance en annonçant tous les projets à venir dans leurs différentes licences classiques. On se retrouve ainsi avec pléthores de projets Marvel Studios, Star Wars, Pixar, Disney, notamment pour les contenus en direction du streaming sur Disney+ ou autre plate-formes. Dans la foulée, on apprenait que DC Films, la branche du studio Warner Bros. dédiée aux adaptation de super-héros DC Comics comptait sortir 4 films par an au cinéma et 2 sur la plate-forme de streaming du studio, HBO Max. C’est sans compter les projets des autres studios, qui utilisent tous leurs propres franchises estampillées pop-culture.

La pop-culture poursuit son processus d’expansion et de conquête, au point de prendre des dimensions tellement incroyables qu’il va bientôt falloir se résoudre à utiliser l’expression pourtant honnie par Theodor Adorno de “culture de masse”. À titre personnel, j’ai beau me considérer comme un pop-culture-junkie, cette présentation aux investisseurs de Disney a provoqué en moi un profond sentiment de malaise par cette avalanche démesurée de nouveaux projets, qui n’en finissait pas. Comme beaucoup, j’ai lu ces annonces, et j’en suis sorti estomaqué, avec l’impression d’être passé sur un ring avec Floyd Mayweather Jr. Depuis, une question ne cesse de hanter le jeune théologien que je suis : La pop-culture est-elle l’opium du peuple ? Explications de ce titre, un brin racoleur…

Karl Marx, l’opium et la religion

À titre personnel, je ne suis pas marxiste. Et à vrai dire, autant le dire clairement : je n’ai pratiquement pas lu d’ouvrages entiers de Marx, sinon le Manifeste de 1848 écrit avec Engels et les Thèses sur Feuerbach. Mais je reste assez attentif à certaines interpellations du marxisme, et notamment à sa critique de la religion, souvent résumée par le slogan (tiré de la Critique de la philosophie du droit de Hegel) : la religion est l’opium du peuple. Qu’est-ce que le philosophe matérialiste a voulu dire par là ?

Globalement, Marx reprend sur beaucoup de points la critique émise par Feuerbach, pour qui Dieu n’est qu’une projection idéalisée de l’humain. Aux yeux de Feuerbach, là où l’on met l’illusion de Dieu, il faut désormais simplement mettre l’Homme. Le camarade Karl reprend cette critique en l’emmenant plus loin, critiquant l’ami Ludwig pour son abstraction. Fidèle à son matérialisme, Marx affirme que l’Homme n’est pas une idée en l’air, mais il vit dans un monde matériel, fait de rapports de domination de classes, de travail, de moyens de production, d’exploitation économique et sociale. Pour lui, il faut donc poursuivre la critique de Feuerbach et l’étendre à l’Homme lui-même en tant qu’abstraction, pour le faire redescendre sur Terre.

La critique marxiste de la religion se posera donc sur le rôle et l’effet concret qu’elle joue sur les humains, et notamment sur les classes populaires exploitées. Pour lui, la religion est une illusion bourgeoise, utilisée par les dominants pour endormir les prolétaires et les classes exploitées. Elle leur dit : restez tranquille, ne vous révoltez pas par rapport à vos conditions de vie, car demain, vous vivrez dans le Royaume de Dieu, un monde meilleur où l’égalité sera enfin réalisée. Elle incite à supporter la souffrance par une morale d’abnégation. La religion est ainsi comme un opium, une drogue : elle permet au peuple de s’évader, de le soulager de sa souffrance, et lui permettre d’oublier sa condition. La religion est donc “l’opium du peuple”.

Même si je n’adhère pas à cette conception de la foi religieuse, je la reçois comme une interpellation légitime. Combien de fois avons-nous (dans le passé et jusqu’à aujourd’hui) cherché à “endormir” les peuples par la foi pour les détourner de leur condition difficile ? Combien de fois la religion a-t-elle servi de justification à des systèmes injustes ? Certains passages de La subversion du christianisme de Jacques Ellul ne l’illustrent malheureusement que trop bien…

La captivité d’une audience aliénée

Aujourd’hui, la religion n’a plus vraiment le rôle qu’elle avait autrefois. On trouve sans doute plus de prolétaires devant Netflix ou Téléfoot le dimanche matin que sur les bancs des églises. La pratique religieuse, pour ne pas dire la foi, est pratiquement devenu un phénomène de niche. Dans leur ouvrage Étrangers dans la cité, les théologiens Stanley Hauerwas et William Willimon en parlent avec le récit d’un épisode intervenu dans leur vie un dimanche de 1963. Ce jour-là, un cinéma Fox a ouvert ses portes le jour du Seigneur, défiant les institutions ecclésiales. Pour ces auteurs, c’est tout un symbole qui se joue à travers ça : le christianisme n’est plus la religion civile, et la “chrétienté” comme système politique et social est un cadavre froid.

Peut-on alors encore qualifier la religion “d’opium du peuple”, si elle ne marque plus vraiment le lieu d’évasion dans la vie des peuples opprimés ? Dans certains endroits, sans doute. Mais nul doute aussi que dans la plupart du monde occidental, la vie religieuse n’est plus qu’un souvenir traditionnel plus ou moins dépassé. Pour les chrétiens (comme moi), c’est à la fois une chance et un fardeau. Une chance, car cela nous permet d’embrasser pleinement le témoignage le plus authentique possible, au-delà des allégeances morales, sociales ou politiques d’autrefois ; mais aussi un fardeau, car ce monde est encore trop marqué par le phénomène socio-politique de chrétienté, au point que les uns croient encore pouvoir le faire revivre, et que les autres pensent encore tout connaître d’une spiritualité qui leur est en réalité assez éloignée, voire étrangère.

C’est là, dans ce monde sécularisé, que la pop-culture prendrait sa place de nouvel “opium du peuple”. Ce n’est sans doute pas le seul. Mais dans un monde occidental où le capitalisme technicien est devenu le principe dominant, l’industrie culturelle se transforme en système d’évasion pour les masses. Ne croyons pas que l’être humain de 2021 ne vive plus aucune oppression dans sa vie de tous les jours. Un rapport d’Oxfam estime que près de 400 millions d’emplois ont été perdus durant la crise du Covid-19, alors que 32 des plus grandes entreprises mondiales vont voir leurs profits augmenter drastiquement. Un peu moins d’1 français sur 10 vit sous le seuil de pauvreté et 300.000 personnes vivent dans la rue dans ce pays, tandis que le patrimoine des milliardaires français a explosé de 439% en dix ans. Et c’est sans compter un état du monde un peu déprimant, entre crise sanitaire et crise sociale, sur fond de proud boys et QAnon qui envahissent le Capitole et de travail parfois aliénant, où a l’impression de se transformer en jouet d’un système qui nous dépasse.

Face à nos propres oppressions et à ce contexte morose, la pop-culture se transforme en source de rêve et d’échappatoire. On s’offre une évasion qui nous vide l’esprit, nous emmène sur Tatooine, à Gotham ou à Westeros, nous faisant oublier notre condition difficile, nous permettant de penser à autre chose. On multiplie les contenus, pour captiver le spectateur dans son univers et son domaine. On capitalise sur la nostalgie et sur une poignée de licences fortes qui portent en elles une aura de refuge pour rendre le spectateur toujours un peu plus captif. On offre une consommation à la demande, en temps réel, disponible tout le temps et partout, pour que nous puissions recevoir notre dernière dose de Marvel. Et derrière, on offre la pop culture comme un lifestyle, une mode dans laquelle nous nous laissons plonger à coup de produits dérivés. Sans même s’en rendre compte, nous nous laissons ainsi endormir par nos opiacées d’encre et de pixels.

La graine de son propre dépassement

Ce constat assez rude sur la pop-culture n’est pas une fatalité en soi, ni même un jugement. Je ne suis pas en train de conseiller de tabasser votre télévision ou de brûler les consoles. Je suis le premier à me laisser distraire et emmener dans des univers qui me détournent de ma condition (plutôt confortable), et parfois même, fut un temps, de ma spiritualité. Mais si je navigue sur le Septième monde, c’est bien parce que je pense que tout n’est pas perdu. Car comme la foi, la pop-culture porte en elle la graine de son propre dépassement.

Contrairement à ce qu’on en dit souvent, et quoi qu’ait pu en dire Karl Marx, la foi a aussi toujours porté en elle-même une forme de contestation intérieure. On a utilisé la foi pour maintenir l’ordre, on l’a aussi utilisé pour le subvertir. La religion a toujours porté en elle-même sa propre critique. C’est le fameux “principe protestant” de Paul Tillich, c’est la contestation des prophètes, c’est la colère de Christ face aux marchands du Temple, la révolte non-violente du Rev. Luther King, le pacifisme absolu de Tolstoï ou des mennonites. Bien loin d’endormir le croyant, la foi peut aussi le réveiller pour sortir de son confort, de son système, pour faire résonner l’appel tonitruant que Dieu dépasse toujours ses catégories. La foi rappelle toujours à un retour aux sources, à un réveil intérieur, à une sortie du ronronnement pour laisser place à la liberté de Dieu, qui offre au croyant une liberté nouvelle. De la même manière, la pop-culture peut porter en elle-même sa propre auto-critique, ainsi que la critique du système dans lequel elle est insérée.

D’un côté, bien sûr, il y a la mécanique classique de la récupération. L’industrie culturelle a récupéré toutes les figures contestataires d’hier et aujourd’hui pour les vendre dans un emballage cool et edgy. Comme l’illustrait Camille de Toledo dans L’adieu au XXe siècle (2002) : “Il croyait s’approcher de la périphérie, là où les murs sont vieillis et raturés. Au lieu de cela, il entrait dans ce qui lui parut être un parc à thème absurde, où le sous-commandant Marcos vendait du nougat glacé, Che Guevarra servait de joystick à un jeu virtuel et Marx occupait la tête de proue du train fantôme”. Un monde où même les figures contre-culturelles sont intégrées au monde consumériste, c’est ce que nous vivons aujourd’hui, alors que l’industrie du divertissement récupère les causes écologistes, féministes, raciales ou sociales pour les nettoyer à la cause mercantile. Star Wars, anciennement phare du cinéma populaire de contre-culture, en est peut-être le meilleur exemple.

Et pourtant, d’un autre côté, malgré cette dynamique de récupération, il y a aussi la capacité d’un dépassement. Restent ici et là les signes d’une contestation de l’Empire qui nous offre d’autres possibilités que l’assoupissement tranquille et confortable de l’opium pop-culturel. Au sein même des films, des séries, des oeuvres, la contestation des prophètes et la liberté de Dieu peuvent se cacher, comme le levain dans la pâte. Et comme un murmure jaillit alors ce cri millénaire : “Que le droit jaillisse comme une source ! Que la justice coule comme un torrent intarissable !” (Amos 5.24). Saisir le murmure de la liberté divine derrière les VFX, c’est aussi le dessein du Septième Monde.

Jean-Philippe
Pasteur de l'UEPAL à Sainte Marie aux Mines, il apprécie les questions liées à l’expérience spirituelle, le partage autour des textes de la Bible et l’exploration des liens entre théologie et culture.

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